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Volume 4, Issue 1 (2022)

Maître Alexandre Najjar - Avocat au barreau de Beyrouth Rédacteur en chef de L’Orient Littéraire

Mon intervention a pour titre :

«La résilience du peuple libanais, planche de salut ou poison ? »

Je m’efforcerai de répondre à cette question en partant surtout de l’expérience libanaise et du thème de mon roman Le syndrome de Beyrouth dont le titre est inspiré du fameux syndrome de Stockholm qui désigne la sympathie de l’otage à l’égard de son ravisseur dans un réflexe de survie, un peu comme au Liban où, pour survivre, on a fini par pactiser avec le malheur.

Dès sa naissance, l’être humain est exposé à toutes sortes d’expériences qui mettent à rude épreuve ses nerfs et sa capacité à résister. Il en est de même pour certains peuples qui se trouvent régulièrement confrontés à des facteurs exogènes ou endogènes qui peuvent soit les ébranler soit les renforcer en les soudant davantage.

Comme l’écrivait en 1897 l’égyptologue français Gaston Maspero dans son Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique ;

« Certaines contrées semblent prédestinées dès l’origine à n’être que des champs de bataille disputés sans cesse entre les nations. C’est chez elles et à leurs dépens que leurs voisins viennent vider, de siècle en siècle, les querelles et les questions de primauté qui agitent leur coin du monde. On s’en jalouse la possession, on se les arrache lambeau à lambeau, la guerre les foule et les démembre ».

Le Liban fait partie, hélas, de ces contées-là. Victime d’agressions permanentes, il souffre d’une instabilité chronique aggravée par une crise économique due à la corruption et à l’irresponsabilité de la plupart de ses dirigeants.

Pourtant, en dépit de la gravité de la situation, le Libanais se targue de reconstruire au matin ce qui a été détruit la veille. Nous avons tous en mémoire ces commerçants qui ouvraient leurs boutiques au lendemain d’un bombardement intensif qui avait soufflé leurs vitrines bientôt remplacées par des bâches en nylon et protégées par des barricades de sacs de sable empilés. Le Libanais est devenu un symbole de cette propension à se redresser dès qu’il tombe, de cette volonté de ne pas se laisser abattre par le désespoir. On parle volontiers de résilience, ce mot qui nous vient du latin resilientia, qui signifie « le fait de rebondir ». Originairement employé pour désigner la résistance d’un matériau aux chocs, il a été étendu à la capacité d’un corps, d’un organisme, d’une espèce, d’un système, à surmonter une altération de son environnement. Employé dans nombre de domaines, comme la géographie, l’écologie, l’économie, la physique, l’informatique ou l’armement il correspond en psychologie à un phénomène consistant à pouvoir revenir d’un état de stress post-traumatique. Selon Boris Cyrulnik, « la résilience est l’apti¬tude d’un corps à résister aux pressions et à reprendre sa structure initiale. En psychologie, la résilience est la capacité à vivre et à se développer en dépit de l’adversité ». En d’autres termes, c’est « la reprise d’un nouveau développement après un traumatisme ».

Avant d’évaluer la notion de résilience et de se demander s’il s’agit, notamment pour les Libanais, d’une planche de salut ou d’un poison, il convient de la comparer à des concepts voisins pour en souligner la spécificité.

La résilience n’est pas la résistance, car elle comporte l’idée de rebondir alors que celui qui résiste est similaire à un bouclier ou un roseau, qui, selon la formule connue de Jean de la Fontaine, « plie mais ne rompt pas ».

La résilience n’est pas non plus l’oubli qui est une attitude passive qui conduit à effacer un traumatisme de sa mémoire sans forcément le surmonter. On pense ici au poème d’Alfred de Musset, Nuit d’octobre où la Muse, qui dialogue avec le poète, lui dit ceci :

«Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui, Epargne-toi du moins le tourment de la haine, A défaut de pardon, laisse venir l’oubli ».

La résilience n’est pas le stoïcisme, attitude philosophique qui con-siste à ne pas se laisser contrôler pas la douleur et à accepter le moment tel qu’il se présente pour accéder au bonheur. L’être résilient est dans une posture différente. Il n’extirpe pas de son âme les passions, il les sur-monte. Il y a dans le stoïcisme une indifférence qui est étrangère à la résilience où l’être humain réagit en surmontant les événements qui sont hors de son contrôle.

La résilience se distingue aussi de la faculté d’adaptation, ce qu’on appelle en anglais « coping » qui signifie « s’ajuster ». La résilience n’est pas la capacité à s’adapter à un traumatisme, mais la possibilité de dépasser son état.

Enfin, la résilience n’est pas le pardon. Elle ne consiste pas à absoudre ceux qui nous ont causé un choc, c’est plutôt un cheminement intérieur où l’attitude de clémence à l’égard du coupable n’est ni nécessaire ni déterminante.

En apparence, la résilience est très positive. Elle invite les individus à prendre acte de l’événement traumatique et à se reconstruire, à se dépasser. Elle est présentée comme une forme de richesse intérieure, une planche de salut qui sauve du désespoir.

Comment y accéder ? On peut l’atteindre soit par la volonté, ou la mentalisation, grâce aux ressources dont on peut faire preuve, soit par le mimétisme qui nous pousse à imiter notre entourage et à adopter son attitude résiliente, soit par la thérapie, soit aussi par l’art et la création, comme dans l’écriture qui, selon Boris Cyrulnik, « rassemble en une seule activité le maximum de mécanismes de défense : l’intellectualisa¬tion, la rêverie, la rationalisation et la sublimation ». La foi peut aussi jouer un rôle non négligeable dans la mesure où la croyance religieuse en une transcendance peut orienter vers la méditation ou la prière et conduire à un certain apaisement.

En revanche, certains mécanismes de défense peuvent se révéler insuffisants, voire néfastes, comme le refuge dans la rêverie qui peut mener à la mythomanie ou au délire, ou comme l’agressivité, le refou-lement, la régression qui mène au renoncement, la compensation par le travail ou la recherche de la réussite sociale, ou encore le déni qui camoufle la réalité pendant un temps limité et ressemble un peu à un plâtre qui permet un début de cicatrisation, mais qu’on ne peut porter indéfiniment.

Quoi qu’il en soit, cette notion, de résilience, si elle est essentielle pour permettre à un individu ou un peuple de rebondir, est devenue hélas galvaudée à un point tel que le psychiatre Serge Tisseron a fini par en dénoncer l’usage abusif et la surmédiatisation. La résilience est certes un vecteur d’espoir, mais elle peut aussi comporter un caractère culpabilisant chez certaines personnes qui, face à un choc, ne parviennent pas à manifester de changements positifs. « La résilience, écrit-il, s’entend trop comme un sésame ou comme une aptitude qui n’appartiendrait qu’à certains et qui, de fait, manquerait à d’autres et les exclurait ».

Pour d’autres spécialistes, comme le philosophe Ruwen Ogien, la psychologie « positive », dont la résilience est l’un des piliers, nous rappelle les idées de Leibniz dont Voltaire raillait le coté bêtement optimiste.

Pour ma part, ce que je reproche surtout à cette notion de résilience, c’est une sorte d’habitude, d’accoutumance, qui conduit à surmonter une situation sans essayer de la changer, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Certes, le résilient rebondit, mais il ne se révolte pas contre ce qui a provoqué le choc qu’il entend surmonter. Dans mon dernier roman, Le syndrome de Beyrouth, je fais dire à mon personnage Amira :

« Les malheurs qui m’ont frappée et qui m’ont empêchée de vivre ma vie décemment, comme toute citoyenne normale dans un pays normal, et la capacité de mon peuple à rebâtir le matin ce que la guerre ou l’incurie a détruit la veille, m’ont convaincue que nous sommes victimes du syndrome de Beyrouth, celui de la « résilience » qui nous transforme en boxeurs prêts à encaisser tous les coups à être tuméfiés et amochés, tant que nous nous relevons chaque fois qu’on mord la poussière. « Notre résilience est notre meilleur ennemi, m’a écrit Alfred. Elle est prétexte à nous faire avaler toutes les couleuvres ». « Je ne suis plus résiliente, je n’en ai pas la force ni la volonté » m’a confié ma mère dans son dernier message… J’aurais pu rester à Beyrouth, la reconstruire pour la énième fois, m’abreuver d’illusions et de faux espoirs à l’image d’un dépressif qui se gave d’anxiolytiques, me dire que la trahison de ma ville n’est que passagère, un peu comme une femme qui pardonne à son mari toutes les infidélités jusqu’au jour où, perdant patience, elle le chasse ou plie bagage. Or la résilience est une prison si elle implique le refus de la révolte, si elle signifie l’acceptation de son sort et qu’elle bride le désir de se rebeller et de réclamer des comptes aux responsables ».

Mon héroïne conclut ainsi sa tirade :

« Dans le discours de la servitude volontaire, La Boétie a établi que c’est l’acquiescement des peuples à leur sujétion qui permet au tyran d’asseoir son pouvoir avec l’assentiment de tous. Il est temps de sanctionner notre classe gouvernante au lieu de la réélire chaque fois en sachant pertinemment qu’elle va nous asservir ».

Il y a aussi dans la résilience cette idée d’habitude qui installe le citoyen dans une sorte de confort alors pourtant que tout ce qui l’entoure est inconfortable et devrait l’inciter à refuser ce prétendu confort. Dans mon roman L’Astronome, j’avais déjà abordé cette idée. Un de mes personnages, l’illustre émir Fakhreddine, exilé en Toscane, y affirme :

« Dans un pays occupé, il n’est pire que l’accoutumance. L’accoutu-mance, c’est quand on prend le pli de l’occupation ; quand les débor-dements de l’occupant deviennent acceptables parce qu’on en a pris l’habitude. C’est quand on te dit : « Deir el-Kamar a été saccagée » et que tu songes avec nostalgie : « Tiens, Deir El Kamar, qu’elle était belle au lever du jour ! » Le fatalisme et les regrets n’ont jamais libéré un pays ».

Certes, le romancier n’est ni un psychiatre ni un psychanalyste. Mais il nous dévoile à travers ses écrits les arcanes de l’âme humaine et ana¬lyse la psychologie de ses personnages en s’inspirant de ce qu’il observe autour de lui. Son roman est un reflet de la société où il évolue et, pour le lecteur, un miroir.

Le Libanais est devenu presque insensible, blindé, indifférent, blasé. Qu’il soit privé totalement d’électricité, d’eau, de pain ou d’essence, que la livre libanaise s’effondre, il s’obstine à agir comme si de rien n’était et continue à vivre sa vie avec orgueil ou fatalisme. Ayant moi-même connu la guerre, ayant survécu à toutes sortes de malheurs comme la terrible explosion du 4 août, j’ai appris avec mes compatriotes à rester debout malgré les coups du sort. Mais j’ai appris aussi qu’il ne suffit pas de rester debout quand les malheurs qui s’abattent sur nous ne sont pas dus à des cataclysmes naturels mais qu’ils sont provoqués par l’incurie, la corruption, la satisfaction des intérêts personnels ou communautaires au détriment de l’intérêt public ou national, et l’allégeance de nombreux dirigeants à des puissances régionales ou internationales. Dans ces condi-tions, la résilience apparaît égoïste et insuffisante car on se libère soi-même sans libérer son pays ou ses concitoyens des dangers qui condui-sent à la répétition de scénarios tragiques. Tous mes écrits sont placés sous le signe de la liberté et de la révolte. Je ne peux donc me résigner à la résilience. Si elle peut nous guérir de nos traumatismes, tant mieux. Mais elle doit s’accompagner d’une dynamique consistant à refuser le fait accompli. Car il ne suffit pas de reconstruire. Encore faut-il arrêter la destruction. Il ne suffit pas de survivre. Encore faut-il vivre, vivre hono-rablement, la tête haute, en jouissant de tous nos droits. Il ne suffit pas de rebondir. Encore faut-il faire en sorte qu’on ne tombe plus. Au lieu de nous contenter de surmonter les traumatismes, nous devons agir pour qu’ils ne se reproduisent plus. Parce que notre dignité nous le commande. Parce que nous tenons au Liban. Parce que de notre attitude dépendra l’avenir de nos enfants.

English

The resilience of the Lebanese People: A life-saving raft or lethal poison?

I will address this question based upon my book Le Syndrome de Beyrouth, for the Lebanese made a pact with tragedy to maintain their survival.

Scientists have observed that some peoples experience various internal or external events. Such experiences may be strengthening or weaking – Lebanon belongs to this category. As a country, it is unfortunately constantly exposed to periodical attacks. Its crises are aggravated by the current economic hardships resulting from the corruption of a large sector of its politicians who do not fulfill their national responsibilities.

Despite the gravity of the situation, the affected Lebanese wake up the following morning and repair what was demolished the previous night. The Lebanese have become an epitome of reemerging from crises. They never surrender to despair; hence we can speak of resilience, i.e. bouncing back. At first the word referred mainly to the ability of an object to resist impact. Soon it evolved to designate the ability to overcome corruption.

The term is used in psychology to refer to the ability to surmount trauma, i.e. the ability to survive and evolve despite the aggression surrounding humans. Based on this sense of the term we pose the following question: is resilience for the Lebanese a life-saving raft or lethal poison?

Resilience is not resistance. Resilience contains the notion of bouncing back, whereas resistance is closer to shielding. Nor is it the forgetfulness that wipes out the trauma from memory without overcoming it. Nor does it mean adaptation, or tolerance. Resilience indicates an internal path where pardoning the guilty is neither necessary nor inevitable.

Outwardly, resilience seems to be a positive attitude, as it forces the individual to grasp the cause behind the trauma and pushes them to overcome it. It is a kind of internal richness; a life-saving raft that saves the individual from despair.

How do we attain this state?

There are various means, including the force of will and therapy. Therapy is achieved through art and creativity (such as writing) as recommended by Boris Cyrulnik. Religious faith may also help in the healing process.

Some thinkers may have found in resilience more positive aspects, however some specialists such as the philosopher Rurwen Ogien describe positive psychology, of which resilience is a mainstay, as naïve.

Personally, I condemn resilience for two issues: habit and adaptation. In other words, the individual bounces back, but does not revolt. This can be seen in the example of Amira the heroine in my most recent novel Syndrome de Beyrouth and in my novel L’Astronaute.

Through their writings, a novelist explores the depths of the human psyche and analyzes the psychological makeup of the main characters, as seen in the society around. A novel reflects its community and is also a mirror for the reader.

Based on this interpretation, we find that the Lebanese individual has become fortified and indifferent, even if they are fully deprived of electricity, water and bread. If the Lebanese lira collapses, the Lebanese resumes their life proudly and with dignity, as if what is happening is their fate. The collapse that has happened is not the result of an earthquake caused by nature; in fact it is the result of the corruption practiced by the internal ruling elite as well as regional and international forces. Resilience is no longer sufficient, since it is an egotistical solution. It liberates the individual but not the nation nor the citizens from the dangers that will lead them to the abyss.

This is why all my writings call for freedom and revolution. I cannot be satisfied with resilience alone. It needs to be associated with a mechanism for rejecting the current status quo. The mere continuity of life is not enough. We need to aspire to a dignified life, in which we enjoy our full rights. We need to work to prevent what happened from recurring. It is this that our dignity dictates, as we hold on to Lebanon – the future of our children is dependent upon such an attitude.

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